La pensée tautologique

Un article de Caverne des 1001 nuits.

Combien de belles démonstrations croit-on entendre aujourd'hui ? Combien de raisonnements paraîssant séduisants ? Combien d'aliénations sont supportées par ces raisonnements et quel est le poids de l'inconscient collectif sur ces raisonnements qui brossent des franges de l'opinion publique dans le sens du poil ?

Derrière ces raisonnements en apparence judicieux, on rencontre souvent l'illustration de la tautologie. La tautologie, au niveau logique, est le fait de faire un raisonnement dont le sujet et le prédicat sont un seul et même concept. Cette définition est très importante car elle s'applique, dans une lecture inspirée par la psychologie de notre société, aux relations de l'homme avec le message raisonné qui lui est adressé par la société (médias, personnes physiques ou morales, institutions, etc.).

Sommaire

L'apparence de la liberté de penser

Dans un monde sur-médiatisé comme le nôtre[1], les lieux communs sont diffusés structurellement de manière beaucoup plus généralisée et systématique que jamais auparavant[2]. Cette toile est la base de la plupart des réflexions de l'homme moderne : il disserte sur ce qu'on lui propose comme problèmes, comme nourritures intellectuelles. On choisit ses sujets à sa place et on cristallise ses peurs et ses certitudes sur des problèmes de société, représentés comme tels.

Dans ces modes de représentation formatés, il est nécessaire d'entretenir l'illusion de la liberté de penser, et par conséquent de permettre le raisonnement. La tautologie est un de ces mécanismes (comme l'usage de concepts creux).

La forme actuelle du raisonnement tautologique

Il faut commencer ce bref exposé par un avertissment sur la forme de la tautologie. Loin de nous l'idée de parler de tautologie au sens pur, au sens logique comme le fit par exemple Wittgenstein dans son Tractatus logico-philosophicus. Le point de vue ci-après exposé est plus proche du Wittgenstein de la deuxième période qui admet que les phrases ne peuvent pas être considérées comme de simples propositions logiques, qu'elles dépendent d'un contexte dans lequel elles sont prononcées. Pis que cela, nous envisagerons que les raisonnements dépendent de ce contexte, ne serait-ce que dans le référentiel, et que ces raisonnements soient souvent nimbés d'inconscient collectif.

Il ne s'agit donc pas de tautologie à l'état pur, de tautologie logique, mais de principe tautologique dont nous allons parler, ce qui est beaucoup plus délicat. Nous allons envisager les choses dites et les mettre en perscpective par rapport à celles qui ne le sont pas.

En ce sens, penser sur des sujets imposés par les médias, et parvenir à s'inquiéter autour de ces sujets qui ne nous concernent pas directement[3], être tenté ou incité à se positionner dans l'adhésion ou le refus face à des problèmes construits par d'autres, tout cela suggère de penser à une forme de raisonnement tautologique.

Pourquoi parler dans ce cas de raisonnement tautologique ? Pour la bonne et simple raison que, formellement, le message sur lequel il nous est demandé de nous positionner contient déjà les arguments de notre adhésion . Nous avons donc en main un problème face auquel on nous explique ce que nous devons penser en nous donnant des arguments pour penser le sujet au travers du canevas qui établit sa représentation. Quelque part, le raisonnement disparaît, même si l'activité intellectuelle reste.

Dans le cas de l'opposition à ce que l'on nous montre comme moralement correct, le simple fait de se positionner contre le problème ainsi formulé se déroule suivant les mêmes préceptes : nous avons dans le discours représentatif du problème les bases de l'argumentaire de positionnement contre. Nous usons de ces arguments pour nous positionner moralement dans un référentiel établi et imposé. Nous pensons mais n'avons pas d'autre activité que de remacher le manque de liberté qui est le nôtre.

Car, dans la formulation du problème lui-même, des axiomes résident, de manière suggérée ou existant par rapport au contexte sémantique de la représentation, et suggèrent la position à tenir[4]. Il y a donc semblant de raisonnement, reformulation des hypothèses de départ pour arriver à une conclusion qui n'est autre que l'hypothèse qui avait été habilement suggérée.

C'est ce que j'appellerai la pensée tautologique. Cette pensée appelle un positionnement uniquement moral (adhésion quand on considère que c'est «bien» et refus quand on considère que c'est «mal») et a pour effet de voir des gens interpréter moralement les mêmes faits pour se positionner sur les mêmes problèmes. On pourrait voir comme symbole de la pensée tautologique, le débat politique français et sa couverture médiatique. Plus que d'inciter à la morale, la pensée tautologique cache un réel manque de mise en perspective et d' intuition des choses. Nous sommes à l'ère de la représentation descriptive et morale, dont le credo est «c'est comme cela parce que c'est comme cela». Pour une civilisation intellectuelle comme la nôtre très préoccupée d'en finir avec ses aliénations religieuses, il y a du souci à se faire.

Les conséquences de la pensée tautologique

Le raisonnement tautologique suggéré par des médias, véritable source de l'autorité morale de nos civilisations occidentales [5], a des effets gênants dans ses moindres détails, qui plus est parmi les comportements habituels des personnes, parmi lesquels :

  • l'établissement d'une confusion dans la façon de raisonner entre arguments licites, arguments moraux, mauvaise foi et avis personnel[6],
  • la banalisation du manque de logique et le fait de rendre le rapport à la pensée des penseurs inintelligible,
  • le recentrage sur le raisonnement affectif et non plus intellectuel, ce qui a pour objet de supprimer la perception de la différence entre subjectivité et objectivité[7],
  • la caricature des positions de chacun et l'effacement des nuances,
  • le placement de l'être, formatté dans ses représentations conformes, à une place de libre-arbitre absolu et forcément dérisoire et naïf[8].

La pensée tautologique a cette conséquence critique d'enliser l'homme dans des certitudes qui ne sont pas les siennes, tout en l'éloignant de l'étude de lui-même, et par conséquent en l'éloignant de l'autre avec qui il construit chaque jour la société.

Perspectives

Un certain nombre de dimensions du problème sont à envisager qui peuvent donner différentes voies pour les études visant à prévenir les effets dévastateurs de la pensée tautologique.

La première dimension est abstraite et traite de la notion de principe, d'axiome, notion fondamentale sous laquelle git une foi qu'il faut critiquer (dans le sens où la source de cette foi doit être identifiée[9]).

La seconde dimension est concrète et vise à s'intéresser à comment revoir les raisonnements issus de la logique tautologique. Quelques pistes peuvent être proposées :

  • relire la philosophie avec l'œil de l'historien et exhiber les concepts dépendant de l'époque[10],
  • relire la philosophie avec à l'esprit l'identification des raisonnements tautologiques et des raisonnements subjectifs pris pour des raisonnements absolus,
  • apprendre aux nouvelles générations de philosophe les raisonnements abstraits et rigoureux des sciences mathématiques, tout en insistant sur les grandes querelles axiomatiques qui ont, au début du XXème, remis en question les sciences en tant que représentation non univoque du monde,
  • envisager la psychanalyse comme rupture épistémologique majeure,
  • envisager la relativité de la philosophie occidentale en la comparant historiquement au développement de la pensée dans d'autres pays,
  • relire Bloch et comprendre le travail de l'historien,
  • dépolitiser les débats et comprendre que toute société est morale.

A partir de ces axes non exhaustifs de recherche, il est possible de penser à exhumer un certain nombre de poids structurels très profonds gisant au fond de l'esprit français (et occidental dans une certaine mesure). Cela pourrait aussi nous conduire à aborder de manière plus fine et constructive le «comment» de la «solution finale» nazie, thème jusqu'à présent très fortement schématisé, tabou, et jamais digéré dans l'histoire des blessures de l'humanité. Si nous ne nous reconnaissons pas dans ces hommes qui massacrèrent d'autres hommes, nous ne pouvons pas dire que nous nous connaissions nous-mêmes.

La philosophie reste encore une science à naître.

Notes

  1. Voir la fracture médiatique.
  2. On pourrait disserter sur la comparaison structurelle de la diffusion du message religieux à une certaine époque de l'histoire de France au message médiatique actuel, et comparer l'impact de ces deux modes de diffusion sur les foules et les modes de représentations des deux époques.
  3. C'est une des modifications structurelles de ce dernier siècle. Si nos grands-parents pensaient à leur salut et avaient peur de ne pas obtenir leur au-delà, ils s'inquiétaient en un sens pour eux, et n'avaient qu'à travailler sur eux pour aboutir à cette promesse qui leur était faite.
  4. On pourra citer, par exemple, dans l'actualité de ces derniers mois la couverture du conflit israëlo-palestinien.
  5. Cf.[la fracture médiatique->180].
  6. Il faudrait se méfier plus du sacro-saint «avis personnel» qui est aussi trop souvent une émanation du passé individuel et de l'inconscient collectif.
  7. C'est un des problèmes de la pensée française de la deuxième moitié du XXème siècle, l'habitude de situer sa propre subjectivité dans le champ de l'objectif voire de l'universalité (cf. l'obsession névrotique française de l'universalité).
  8. Cf. l'éternelle adolescence.
  9. Ceci fera probablement l'objet de travaux futurs sur ce site.
  10. Cf. Pour une épistémologie de la philosophie.