Première nuit, le marchand et le génie

Un article de Caverne des 1001 nuits.

(Différences entre les versions)

Version du 25 août 2007 à 09:09

Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens, tant en fonds de terre qu’en marchandises et en argent comptant. Il avait beaucoup de commis, de facteurs et d’esclaves. Comme il était obligé de temps en temps de faire des voyages, pour s’aboucher avec ses correspondants, un jour qu’une affaire d’importance l’appelait assez loin du lieu qu’il habitait, il monta à cheval et partit avec une valise derrière lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de biscuit et de dattes, parce qu’il avait un pays désert à passer, où il n’aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident à l’endroit où il avait affaire, et quand il eut terminé la chose qui l’y avait appelé, il remonta à cheval pour s’en retourner chez lui.

Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé de l’ardeur du soleil, et de la terre échauffée par ses rayons, qu’il se détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu’il aperçut dans la campagne. Il y trouva, au pied d’un grand noyer, une fontaine d’une eau très-claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha son cheval à une branche d’arbre, et s’assit près de la fontaine, après avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu’il eut achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les mains, le visage et les pieds , et fit sa prière.

Il ne l’avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit paraître un génie tout blanc de vieillesse et d’une grandeur énorme, qui, s’avançant jusqu’à lui le sabre à la main, lui dit d’un ton de voix terrible :
« Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon fils. »
Il accompagna ces mots d’un cri effroyable. Le marchand, autant effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu’il lui avait adressées, lui répondit en tremblant :
« Hélas ! mon bon seigneur, de quel crime puis-je être coupable envers vous, pour mériter que vous m’ôtiez la vie ?
— Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué mon fils.
— Hé ! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué votre fils ? Je ne le connais point, et je ne l’ai jamais vu.
— Ne t’es-tu pas assis en arrivant ici ? répliqua le génie ; n’as-tu pas tiré des dattes de la valise, et, en les mangeant, n’en as-tu pas jeté les noyaux à droite et à gauche ?
— J’ai fait ce que vous dites, répondit le marchand ; je ne puis le nier.
— Cela étant, reprit le génie, je te dis que tu as tué mon fils, et voici comment : dans le temps que tu jetais tes noyaux, mon fils passait ; il en a reçu un dans l’œil, et il en est mort : c’est pourquoi il faut que je te tue.
— Ah ! monseigneur, pardon, s’écria le marchand.
— Point de pardon, répondit le génie, point de miséricorde. N’est-il pas juste de tuer celui qui a tué ?
— J’en demeure d’accord, dit le marchand ; mais je n’ai assurément pas tué votre fils ; et quand cela serait, je ne l’aurais fait que fort innocemment : par conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie.
— Non, non, dit le génie, en persistant dans sa résolution, il faut que je te tue de même que tu as tué mon fils. »
À ces mots, il prit le marchand par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui couper la tête.

Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence, regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience d’attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations ; mais il n’en fut nullement attendri :
« Tous ces regrets sont superflus, s’écria-t-il ; quand tes larmes seraient de sang, cela ne m’empêcherait pas de te tuer comme tu as tué mon fils.
— Quoi ! répliqua le marchand, rien ne peut vous toucher ? Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent ?
— Oui, repartit le génie, j’y suis résolu. »
En achevant ces paroles...

Scheherazade, en cet endroit, s’apercevant qu’il était jour, et sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son conseil, cessa de parler.
« Bon Dieu ! ma sœur, dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux !
— La suite en est encore plus surprenante, répondit Scheherazade ; et vous en tomberiez d’accord, si le sultan voulait me laisser vivre encore aujourd’hui, et me donner la permission de vous la raconter la nuit prochaine. »
Schahriar, qui avait écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même :
« J’attendrai jusqu’à demain ; je la ferai toujours bien mourir quand j’aurai entendu la fin de son conte. »
Ayant donc pris la résolution de ne pas faire ôter la vie à Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au conseil.

Pendant ce temps-là, le grand vizir était dans une inquiétude cruelle : au lieu de goûter la douceur du sommeil, il avait passé la nuit à soupirer et à plaindre le sort de sa fille, dont il devait être le bourreau. Mais si dans cette triste attente il craignait la vue du sultan, il fut agréablement surpris, lorsqu’il vit que ce prince entrait au conseil sans lui donner l’ordre funeste qu’il en attendait.

Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires de son empire, et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec Scheherazade. Le lendemain avant que le jour parût, Dinarzade ne manqua pas de s’adresser à sa sœur et de lui dire :
« Ma sœur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de continuer le conte d’hier. »
Le sultan n’attendit pas que Scheherazade lui en demandât la permission :
« Achevez, lui dit-il, le conte du génie et du marchand ; je suis curieux d’en entendre la fin. »
Scheherazade prit alors la parole, et continua son conte dans ces termes :


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