La fracture médiatique

Un article de Caverne des 1001 nuits.


Ou la diffusion structurelle des lieux communs

Sommaire

Qu'est-ce que l'opinion publique ?

Beaucoup de gens, au sein de notre société, constatent qu'il est très rare que «l'opinion publique» génère des débats de fond sur la société elle-même.

La première question que l'on peut se poser est la définition véritable de l'opinion publique. Est-ce seulement un concept ayant un sens global, partagé, ou même un sens que l'on puisse définir ? L'opinion publique fait souvent référence au sens large à l'opinion de l'ensemble des médias, d'une manière finalement étrange si l'on met en perspective de cette vision le sens littéral de l'expression : opinion publique.

Le public, n'est-ce pas les consommateurs de médias, mais non les médias qui sont censés parler à la place des personnes ? Pourquoi les médias seraient-ils représentatifs de ce que le peuple pense ? Il est important de noter que les médias ne sont pas élus par les suffrages. Il y a donc un vice de forme très intéressant sur la définition même du concept d'«opinion publique», .

Médias et légitimité de la représentation

Les médias de facto forgent des représentations de la société. Au sein de ces représentations dont la pertinence n'est que rarement remise en cause, le média, en tant qu'acteur dans l'opinion publique, se sent légitimé dans la représentation des gens et des choses, cela dans les deux sens de la phrase :

  • dans le sens où sa représentation n'a pas à être remise en cause même si elle est fausse, car "l'information" va si vite que personne ne regarde en arrière[1],
  • dans un sens de porte-parole de messages engagés ou moraux, tous très socialement corrects.

Dans ce deuxième cas, c'est d'un pouvoir d'influence qu'il s'agit, un pouvoir qui ne se fonde sur aucune légitimité démocratique[2], sur aucune représentation légitime des lecteurs ou des spectateurs. Cett représentation est donc souvent au service du bon vouloir de quelques uns. Dès que les médias s'érigent en porte-parole et prennent position, ils deviennent un formidable outil de manipulation des masses.

Lorsque l'on réalise que certains médias donnent le ton dans un pays, et que d'autres les copient, on comprend combien il est facile de manipuler une « opinion publique » avec peu de « relais ».

Manipulation continuelle et influence sur l'inconscient collectif

Certes, le phénomène n'est pas nouveau et l'histoire du XXème siècle est propice à nous montrer des cas de manipulation généralisée de l'information dans les pays totalitaires. Or, nous ne sommes pas dans un pays totalitaire. L'information est donc supposée libre. On pourrait argumenter que de nombreux courants de pensée s'expriment dans les divers journaux de France, mais à bien y regarder, si des gens s'expriment pour ou contre une question, le raisonnement le plus attentif consiste à savoir qui a posé la question et dans quels termes. On peut, dès lors, voir que le « débat public » est lui aussi parfaitement encadré.

En effet, le poids des messages moraux présents dans les médias est croissant et ne vient pas de la base. Ce poids "colore" l'inconscient collectif français avec des culpabilités sans fin attribuées aux petites gens et touchant tous les domaines de la vie quotienne :

  • il faut manger sainement (sous-entendu pour réduire le déficit de la sécurité sociale),
  • il faut économiser l'énergie,
  • il faut sauver la planète, leitmotiv qui revient toutes les quelques années avec un ton différent (trou dans couche d'ozone, tri des déchets, réchauffement climatique, etc.),
  • il faut être citoyen et aller voter,
  • il faut consommer (sous-entendu notre économie en dépend),
  • il faut avoir peur des religions, des terroristes, des maniaques sexuels, des pays religieux, etc.,
  • il faut aimer la culture nationale, quelques soient ces manifestations,
  • il faut connaître ses amis (parmi lesquels les Etats-Unis, bien entendu),
  • etc.

Contrairement à d'autres époques, on ne martèle plus des messages guerriers ou de haine clairement mais, dans un certain nombre de cas, on les suggère fortement. L'opinion publique est donc un vecteur de diffusion des culpabilités individuelles et des obligations non légales. Elle sert, bien entendu, à juger ceux qui ne se conforment pas aux règle simplicites ou ceux qui les remettent en cause.

Nous avons indiqués que nous ne sommes pas dans un pays totalitaire, mais il faudrait donner une véritable définition à ce qu'est un pays totalitaire. Peut-être ce concept est-il aussi, dans son usage courant et non dans son usage historique un concept creux.

Défiance envers les médias

En ce sens, résister à cette pression psychologique devient de plus en plus difficile, et seule une archéologie de soi[3] peut conduire à tenter de faire la part des choses entre ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas.

De plus, l'homogénéité du discours des médias peut faire prendre des dimensions incroyables à des événements somme toute négligeables. Cette emphase médiatique joue sur les sentiments (et les journalistes sont, dans la plupart des cas, les premières victimes de ces disproportions). Durant un temps, l'opinion publique se concentre sur un événement et détourne l'attention du public des autres choses qui se déroulent dans le monde.

Cela peut être :

  • une affaire politique (financement occulte de parti, frégates de Taïwan, etc.),
  • un tsunami[4],
  • une question de dopage dans le Tour de France,
  • etc.

Pendant que les gens se scandalisent sur un sujet, ils ont l'esprit détourné des vrais problèmes. Une fois encore, on voit combien le choix des questions est important[5].

Le « peuple » étant moins bête qu'on ne le suppose, un sondage publié dans le journal Libération en septembre 2004 montrait que près d'un français sur deux juge l'information «assez mal ou très mal traitée». L'ampleur de la défiance des français envers leurs médias s'affiche dans toute sa splendeur justifiant le terme de « fracture médiatique ».

La grande machine morale

Il y a donc, en substance, dans l'opinion publique au sens littéral, une personne sur deux qui doute des messages qu'on lui envoie et une personne sur deux qui n'en doute pas. Peut-être est-ce là une des forces de la France d'avoir à la fois des gens qui mettent en doutent un discours tendancieux et des gens qui le suivent sans se rendre compte de sa partialité.

En noircissant un peu le trait et en abordant une optique un peu ironique, on pourrait conclure qu'une personne sur deux doute et une sur deux est manipulée par le message des médias. Cette vision caricaturale pourrait expliquer que certains messages, en relation avec les lieux communs relayés par les journalistes, perdurent dans notre société, tout en générant des mouvements de contestation systématique de ces lieux communs par les personnes qui doutent.

Un problème de référentiel

Le message des médias étant un message moral, le positionnement face à ce message suggère deux positions possibles : l'adhésion ou le refus, sans véritable tentative de poser le problème autrement. Si les personnes manipulées par les médias adhèrent, celles qui en doutent sont amenées à se positionner contre. En ce sens, les médias obligent tous les citoyens à se positionner dans leur référentiel de représentation de la société, ce qui est un des traits caractéristiques d'une machine aliénante à caractère moral.

Car, bien entendu, l'attaque des lieux communs par des logiques purement inversées (et en usant d'autres lieux communs) est souvent tout aussi problématique[6].

Le lieu commun possède en effet deux composantes principales :

  • la question à laquelle il répond est mal posée : pour attaquer le lieu commun, il faut donc souvent commencer par attaquer la question elle-même qui est sous-jacente au lieu commun ;
  • le lieu commun est caricatural : il n'envisage souvent qu'une dimension des problèmes et généralise à partir de cette vue partiale, alors que l'analyse selon plusieurs dimensions du même problème pourrait mener à des conclusions différentes.

C'est dans ces contextes où la question est le problème que l'opinion publique « débat » de manière stérile.

Morale et questionnement

Il y a donc là une mécanique très dangereuse. L'information telle qu'on nous la sert dirige souvent nos pensées sur de mauvaises questions. Si l'on définit l'aliénation comme le fait de se voir imposer une pensée, nous nous voyons imposer des questions que nous ne mettons pas en doute, nous sommes amenés à nous positionner sur des choix relatifs à des questions qu'on nous impose : nous avons donc l'illusion de la liberté mais nous sommes, sinon aliénés, du moins manipulés.

Car être libre, c'est pouvoir choisir les questions que l'on se pose. Si les questions sont imposées et qu'il faut se positionner en adhérant ou en refusant, nous ne bénéficions que d'un ersatz de liberté, commode car il occupe notre pensée sans que nous ne soyons occupés à penser à quelque chose d'important.

Notes

  1. On pourra y voir la contrepartie du fait que les journalistes pigistes doivent écrire des articles de synthèse sur tous les domaines à un rythme souvent important, et ne se limitent souvent qu'à une exposition des lieux communs sur un sujet. On notera que le cas des journalistes spécialisés est souvent un peu différent.
  2. C'est bien le travers du journal Le Monde qui est souvent tenté par les abus de pouvoir en termes d'opinion publique, jusqu'au point de jouer des rôles ambigus au sein des campagnes électorales nationales, ou au seind e la représentation des autres pays du monde.
  3. Voir L'individuation.
  4. Cf. Le tsunami médiatique.
  5. Cf. Pourquoi est-il nécessaire de manipuler l'opinion publique ?.
  6. C'est une des notions que Jung exhiba au travers de la persona, cette image d'un rôle social qui vit, d'une certaine façon, en nous, de manière plus ou moins autonome. Pour Jung, l'image du "rebelle" en tant que persona est la même dans l'inconscient du rebelle que dans celui qui ne se considère pas comme un rebelle. La seule différence psychologique entre les deux représentations est que l'un la trouve moralement souhaitable (c'est-à-dire il voudrait qu'on le voit sous cette persona sociale), et l'autre la trouve négative (il juge les gens qu'on pourrait assimiler à cette persona). Quelque part, l'inconscient collectif a forgé les deux psychés de la même façon, sans que l'un ou l'autre ne trouve les moyens de remettre la persona en question.