Histoire XXXIX

Un article de Caverne des 1001 nuits.

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Lorsque le professeur James découvrit le chaînon manquant, le monde de la paléontologie fut en effervescence. De multiples télégrammes furent envoyés à sa résidence londonienne afin d'exprimer la reconnaissance unanime des spécialistes de la discipline. Sa femme de chambre, Miss Harry, relevait la boîte aux lettres tous les jours d'un air désespéré, entassant lettres et télégrammes dans le bureau du professeur en souhaitant que celui-ci rentre rapidement afin de lutter contre le capharnaüm qui gagnait progressivement la demeure. Les piles de papiers croissaient chaque jour sous l'œil austère des maquettes de dinosaures qui s'accrochaient aux murs.

Car, malgré l'intérêt que ses confrères apportaient à ses travaux, James ne pouvait se décider à partir du désert de Gobi, éloigné de toute cette vaine agitation, en un lieu hostile que seuls les vents peuplaient, protégeant de leur souffle millénaire les ossements témoins d'un passé millénaire. Il y coulait des journées heureuses dans un silence quasi monastique que ses aides de camps savaient ne pas troubler. Ses pensées, rythmées par sa plume qui remplissait avidement des pages d'une écriture hiératique en vue de futures publications, s'ouvraient de temps à autre sur l'événement dont il avait été le créateur, ou plutôt le découvreur. Dégustant son thé à la bergamote sur une chaise pliable, sous une toile que le vent faisait claquer, il pensait à graver ces précieuses secondes dans sa mémoire afin de toujours associer cette victoire à ce lieu magique. Le thé avait la saveur qu'a le couronnement d'une vie de recherches. Il savourait l'exception de ce moment dans ce silencieux champs de fouilles, calmement étendu sous un défilé accéléré de nuages. Il ne voulait pas précipiter son départ, sachant que les mondanités ne lui laisseraient pas un seul instant de répit une fois de retour au pays. Il préférait savourer le temps seul. Enfin, {presque} seul.

Il avait eu du mal à contenir ses aides de camp mais, désormais, leur discrétion semblait acquise. Les années lisseraient les conditions étranges qui avaient entouré la découverte et les transformeraient en légende, rendant ainsi indissociable la vérité du fantasme. Sur cela aussi, il voulait prendre un peu de distance, s'assurer, récapituler. Car l'inconnu attirait plus encore que la science. Il prit une bouffée de cigarette anglaise et rejeta la fumée dans le vent mongol. Ce désert, peuplé d'êtres répartis au hasard de leur mort ; ce désert silencieux et clos comme un cimetière ; ce désert avait abrité sa découverte.

Cette découverte devait être la sienne. Plus il y pensait, plus le vertige le prenait, plus il se réconfortait avec des théories bien huilées. Le chaînon manquant. Son chaînon manquant. Parfaitement conforme à ce que l'on s'attendait à trouver, un jour. En un mot : parfait. Peut-être un peu trop. Car Lao Li était arrivé. Puis il était reparti. Le professeur James allait à son tour prendre la route de la grisaille humide à laquelle il appartenait, des bibliothèques qui comme autant de pistes contradictoires lui avaient tracé un chemin sinueux pour arriver là. Des années de recherches et de recoupements afin de rétablir la géomorphologie du site. Mais sur place, combien les choses étaient différentes ! Tout était grand et vide. Des zones si vastes qu'on aurait pu fouiller des ères entières sans trouver autre chose que des pierres. Il s'était senti perdu loin des livres. Son seul refuge avait été l'obstination de chercher dans le périmètre qu'il s'était fixé et de ne pas remettre en cause ses précédentes évaluations. Une seule année pour faire jaillir de ce périmètre ce qui aurait nécessité dix mille ans de travaux ! Alors qu'il revenait pour la seconde saison, les derniers mois bâtissaient devant lui le mur de l'échec, une absence de découverte qui le renverrait à ses livres, lui l'impossible connaisseur des entrailles de la terre.

Le jour vint où il découvrit le chaînon manquant, ce chaînon qui désormais ne manquait plus, qui lui vaudrait la reconnaissance du monde scientifique, ainsi qu'un ticket pour la postérité et un autre pour le dictionnaire. Il avait vu tout cela, et bien plus dans les yeux de Lao Li. Il avait vu son propre mécontentement de lui-même et de ses doctrines, de son caractère figé dans une espérance qui tenait plus de la foi égocentrique que du génie, sa haine grandissante pour sa méconnaissance de l'énigme qu'il voulait transformer en légende pour éviter de paraître fou aux yeux du monde. Les yeux béants comme des puits avaient montré le vide d'une existence dont le plus infime principe semblait ne plus trouver de fondement. Il y avait vu sa propre mort, sa délivrance de l'angoisse inextinguible qui le consumait, sa mémoire honorée comme celle d'un pilier du monde scientifique. Il avait vu la stérilité fantomatique qui allait l'habiter devant la vision de mécanismes qu'il ne parviendrait plus à comprendre. Ce qui lui restait de vie était passé dans ces yeux inhumains, image trouble qui devait ne plus cesser de le hanter.

Lorsqu'il mourut, de nombreux livres et publications évoquèrent la légende du professeur James. Un vieil homme qui prétendait s'appeler Lao Li lui avait indiqué à quel endroit il devait creuser et à quelle profondeur il trouverait ce qu'il cherchait. Exténué par des mois de travaux en pure perte, le professeur James, apparemment fortement convaincu de la véracité des propos de son interlocuteur, avait suivi les indications et découvert le chaînon manquant. Dès lors, de multiples explications avaient fleuri sur cet être étrange issu d'un désert aussi inhospitalier. De nombreuses hypothèses proposaient que ce Lao Li ne fût qu'un symbole ou un rêve, une hallucination, ou encore une incarnation de la providence, à moins qu'il ne fût une manifestation divine.

Cependant, personne ne pensa que si ce vieil homme était en mesure de connaître l'emplacement exact du chaînon manquant, il était peut-être celui qui l'avait placé à cet endroit, dans le but d'infléchir le destin de la science.



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