Histoire XXXVI

Un article de Caverne des 1001 nuits.

Version du 17 avril 2008 à 16:55 par 1001nuits (Discuter | Contributions)
(diff) ← Version précédente | voir la version courante (diff) | Version suivante → (diff)
Tout avait bien commencé. Un jour où le pied gauche avait probablement daigné laisser le pied droit descendre du lit le premier. Le distributeur de billets de la gare était en parfait état de marche, point de queue pour monter dans le train, de la place pour poser ses bagages dans les rigoles béantes destinées à cet effet. Point de période scolaire, de départs en vacances intempestifs, de grève non prévue. Il était probable que quelque chose se préparait silencieusement. Je consultai le numéro de ma place et fus étonné de n'y trouver personne. Pas d'erreur. De double réservation. Pas de une place pour deux, de défaillance du système informatique, de réservation d'une place qui n'existait pas. Effrayé, je regardai partout pour voir si un homme armé d'un rasoir ne me guettait pas pour prendre mes économies, voire ma vie. Ma montre ne retardait pas, j'avais de l'avance. De plus, les gens, régulièrement, montaient dans le train et leurs conversations me renseignèrent sur la destination de celui-ci qui, comme par enchantement, se trouvait être celui celle que j'avais prévue. Pas d'erreur d'affichage dans le numéro du quai. C'est à ce moment que je commis une faute.

Etant assuré de tout, j'avais confiance en la bonne fortune qui, je le croyais, ne manquerait pas d'installer à mes côtés une femme ravissante avec qui je ne pourrais m'empêcher d'engager une conversation passionnée. Mais, après que cette pensée m'avait traversé l'esprit, je m'aperçus de mon erreur. Bien entendu ! Tout avait si bien marché, que cette personne ne pouvait être qu'une mamie grincheuse et agressive qui ferait tout ce qui était en son pouvoir pour m'empêcher de dormir en me parlant de farces imbéciles de ses petits enfants dont je n'avais que faire, ou bien d'un passager d'une taille autrement plus corpulente que la mienne qui occuperait la quasi-totalité de la banquette, m'obligeant à m'aplatir contre l'accoudoir. De surcroît, celui-ci pouvait fort bien passer son temps à se ronger les ongles d'une manière si agaçante que je me serais vu contraint de passer la plus grande partie du voyage debout au wagon bar, dans les miasmes pestilentiels des fumeurs de cigares. C'était sûr. A moins qu'une mère et son petit de quelques mois ne viennent s'installer dans la place laissée vacante afin que son bébé puisse hurler dans mes oreilles toute la gamme de ses jeunes cordes vocales. J'en étais sûr. Tout était trop beau.

Il est des jours où l'on sait d'avance ce qu'il va se passer. Ce jour-là, malheureusement, toutes les silhouettes graciles s'évadaient jusqu'à d'autres places et, même si, d'un regard suppliant, je tentai d'influer sur ces êtres désincarnés afin de les induire à s'asseoir à mes côtés, ne serait-ce que pour tenir éloignés de moi les sortilèges des grand-mères agaçantes, des cris et autres ongles rongés en chœur, à mesure que l'heure passait, je redoutais l'arrivée de mon voisin, qui, quel qu'il fût, s'avançait lentement dans les couloirs de la gare et implacablement venait de trouver le quai, le train, le wagon afin de me tourmenter à jamais... à jamais !

On me tapota sur l'épaule. Oui, j'étais du côté du couloir, bien entendu, et ce présage signifiait l'étendue de ma malédiction. Je n'osai relever le tête de peur de tomber en face de l'atroce réalité. Mais une voix suave me convainquit de lever les yeux. Est-ce que la place qui restait près de la fenêtre était libre pour cette charmante demoiselle. Bien sûr que oui ! Elle s'assit après que je me levai, abasourdi. Aussitôt, pourtant, des soupçons me prirent que le passager théorique continuait sa marche implacable vers le siège déjà occupé. Mais non voyons ! C'est trop bête ! Le train part déjà ! Quelle histoire ! Je fis mine de regarder le paysage pour jeter un œil carnassier à ma voisine qui feignait de ne rien remarquer. Le train quittait la gare. Ouf ! C'était ga...

— Pardon, Mademoiselle, je... je... je crois que... que vous êtes à ma p... à ma p... à ma place...

— Je suis désolée, Monsieur, mais j'ai une autre réservation. Nous pouvons l'échanger si vous le voulez. Il reste d'autres places dans le wagon, et à moins que vous ne souhaitiez particulièrement être ici...

— C'est-à-dire... heu... C'est-à-dire... c'est ma place...

— Oui, je comprends bien, mais vous pouvez prendre ma réservation qui est valable pour le même trajet pour la place juste devant, là, et vous me donnez la votre pour que nous ayons chacun la réservation correspondant à notre place.

Manifestement, la jeune fille ne voulait pas aller à côté de son voisin de la place de devant, au moins autant que je souhaitais que l'énergumène tremblant et blanchâtre qui était à mes côtés aille voir ailleurs si nous y étions.

— C'est-à-dire... heu... c'est-à-dire...

— Je sais, c'est votre place ! Mais puisque vous avez la même au rang devant celui-ci, que vous avez une grande vitre pour voir le paysage, comme ici, pourquoi ne prenez-vous pas ma réservation pour vous installer devant où la place est rigoureusement identique à celle-ci ?

— Heu... C'est ma place...

La jeune fille me regarda et dit à la chose flasque à la grosse mallette de cuir :

— Vous ne comprenez pas que je suis avec Monsieur. Cela ne vous dérangerait-il pas de vous asseoir devant ? Car si vous vous asseyez devant, personne ne viendra vous réclamer la place, étant donné que j'ai la réservation de la place et que je suis déjà assise.

— Mais... mais... enfin... C'est ma place...

Je commençai à me demander si ce débile mental allait nous laisser tranquille cinq minutes, quand arriva, tel un shérif de western, un contrôleur tout de bleu vêtu. Quand la jeune fille lui eût expliqué le problème, celui-ci tenta pendant un quart d'heure d'expliquer la même chose à l'autre fou qui désormais incluait, dans les syllabes qu'il employait, le mot " retard ". Au bout de ces quinze minutes de cauchemar, alors que la tension était devenue extrême pour chacune des parties en présence, le contrôleur décida de laisser tomber, prêt qu'il était à cogner sévèrement la tête de l'énergumène blanchâtre. Il demanda à la jeune fille de céder sa place, alors que tous, nous étions si énervés par cette histoire ridicule qu'il nous fallait nous contrôler pour ne pas hurler. L'homme s'installa à sa place, sortit un dictionnaire de médicaments animaux, et d'une main tremblante révisa ses médicaments, tournant les pages doucement, en chuchotant pendant près de trois heures.

Nous descendîmes à la même gare, la jeune fille et moi, et, ayant été tous deux tant agacés par une altercation aussi imbécile, nous décidâmes d'un regard entendu de ne pas lutter contre le sort qui semblait ne pas désirer notre rencontre.



Navigation
Précédent - Suivant